L'engagement des masses rurales dans les mouvements politiques nationaux
 d'après l'historiographie de  Ha Noi (RDV-RSV)
Nguyễn Thế Anh -
 
Ecole Pratique des Hautes Etudes, Sciences Historiques et Philologiques.

  Le marxisme, qui pose le primat des classes sociales, est confronté dès son introduction au Viêt-Nam à des problèmes stratégiques (comment doivent s’articuler la lutte des classes et la lutte nationale contre la domination étrangère?) et organisationnels (le parti communiste doit-il refléter la diversité nationale?). Mais les communistes vietnamiens ont choisi de mettre l’accent sur la combinaison de la lutte de libération nationale et de la révolution sociale, en définissant progressivement les liens entre communisme et cause nationale, entre lutte sociale et levée anti-impérialiste. Trouvant dans le nationalisme un instrument de légitimation, ils en sont venus à reconnaitre que la lutte pour l’indépendance n’est pas nécessairement une revendication réactionnaire, et que le prolétariat, ouvriers et paysans confondus, doit la soutenir, en faisant alliance avec la bourgeoisie pour se dresser contre l’Etat impérialiste. Ils finissent par faire du mouvement de libération nationale la forme dominante du combat révolutionnaire : dans cette lutte, ils se proclament les représentants d’une tradition millénaire de résistance, puisqu’ils prolongent un mouvement national vivace en lui donnant une orientation nouvelle, adaptée aux conditions historiques nées de la pénétration impérialiste.

La priorité accordée à la lutte nationale, cependant, ne s’est pas imposée sans débats et divergences. En fait, les “Thèses politiques” rédigées par le premier secrétaire général du Parti communiste indochinois (PCI), Trần Phú, et adoptées en octobre 1930, préconisaient le renversement de la bourgeoisie nationale au même titre que les “colonialistes” français et les “féodaux” autochtones ; elles considéraient le sentiment national comme un produit archaïque contraire à l’esprit de l’internationalisme prolétarien : “Fait particulier et de première importance, dans la révolution indochinoise la lutte des masses ouvrières et paysannes revêt un caractère nettement indépendant et n’est plus comme auparavant influencée par le nationalisme” [1] . Reprenant les conclusions du VIe congrès du Komintern, ces thèses, qui affirmaient la primauté de la lutte des classes et l'exigence d'internationalisme, devaient conduire au rejet de la tradition culturelle confucéenne et à la rupture avec le nationalisme antérieur. Mais un mouvement inverse de réappropriation de l’héritage culturel et historique vietnamien, qui s'amorce dans la deuxième moitié des années trente, vient corriger ces aspects “gauchistes” : le PCI va au contraire réapprendre à parler un langage aux références traditionnelles, afin de faire jouer le potentiel de mobilisation contenu dans la réaffirmation d’une identité nationale face à l’impérialisme et les conséquences destructrices de la colonisation.

Il en est résulté la conception d’un “front culturel” (mặt trận văn hóa)), dont les lignes directrices sont tracées par un document promulgué en 1943 par le comité central du Parti et intitulé “Thèses sur la révolution culturelle vietnamienne” (Ðề cương v cách mạng văn hóa Việt-Nam) [2] . Il s’agit d’un manifeste qui traite de la nécessité d’une révolution culturelle pour parachever la révolution politique, et indique les tâches urgentes incombant aux intellectuels vietnamiens : toute activité culturelle doit tendre désormais à stimuler simultanément l’ardeur patriotique, la conscience de masse et l’objectivité scientifique, en vue de créer une culture socialiste, une fois réalisée la libération nationale. Il énonce déjà le postulat du volontarisme révolutionnaire, qui sera formulé d’une manière beaucoup plus explicite en 1948 dans le rapport “Le marxisme et la culture vietnamienne” [3] du secrétaire général du Parti, Trường Chinh. Celui-ci y déclare que l’avant-garde prolétarienne vietnamienne a créé la juste doctrine, lutté pour s’emparer de l’initiative culturelle et idéologique, et instillé dans la conscience des masses la volonté de renverser les classes exploiteuses, détruire l’ancien mode de production et construire une nouvelle société. La mission de la littérature socialiste doit être dès lors de servir la révolution, d’exalter ses succès, de minimiser ses échecs, et, en règle générale, de projeter son ultime victoire.

Ces documents ne constituent pas de simples textes de circonstance, mais déterminent durablement la politique culturelle et intellectuelle du Parti communiste vietnamien. Cela signifie en particulier que les productions de l’esprit vont devoir être coulées dans le moule que leur façonnent le désaveu de la neutralité littéraire et artistique dans une société luttant pour sa survie politique, et la définition des principes directeurs de la culture révolutionnaire qui doit être nationale, de masse et scientifique. Elles sont canalisées dans une direction unique, celle qui est utile à la ligne révolutionnaire préconisée par le Parti. De là, le caractère idéaliste et formaliste, de plus en plus marqué, imprimé aux publications de Hanoi. Les ouvrages et articles étudiant le passé national, notamment, le font dans une perspective où se mêlent indissolublement le projet spécifiquement historique et l’objectif politique immédiat : exaltation de la cause nationale, découverte dans le passé des racines profondes ou des justifications du mouvement social d’aujourd'hui [4] . Or, la volonté de justifier l’évolution ultérieure par des antécédents n’a pas manqué de conduire à l’élaboration d’une conception nouvelle de l’histoire du Viêt-Nam, devenue le récit de la formation progressive, sur quatre mille ans, d’une nation unique, dont les traits actuels se sont constitués peu à peu, au fur et à mesure de ses diverses étapes de développement. L’histoire est celle de la constitution de la nation, avec son territoire bien délimité, sa langue propre, sa culture spécifique, qu’il faut protéger contre toute agression extérieure. Par suite, l’étude historique peut trouver son fil conducteur dans les deux catégories “construction” et “défense” de la nation [5] . Mais, qu’on veuille ranger un événement particulier dans l’une ou l’autre de ces catégories, le message implicite est qu’à la base de l’éveil précoce de la conscience nationale se trouve une tradition intemporelle (truyền thống) qui transcende la dialectique historique : d’une part, la tradition de l’incessante lutte pour conquérir la terre sur une nature peu généreuse, pour venir à bout des fléaux naturels (typhons, inondations, sécheresses, insectes prédateurs) ; d’autre part, la tradition de la résistance opposée aux nombreuses invasions étrangères, se développant dans la continuité historique des guerres populaires menées contre les armées ennemies du dehors.

Certes, à cause du manque de développement des moyens de communication et du caractère autarcique de l’économie villageoise, le Viêt-Nam précolonial était à certains égards une nation inachevée. Il n’empêche que la notion d’un Viêt-Nam unifié avait été assez puissante pour se perpétuer, même pendant les deux siècles de guerre intestine et de division administrative (1570-1786) où les “classes féodales” (la monarchie, les propriétaires terriens et les mandarins) s’étaient montrées de moins en moins capables de diriger effectivement le pays, et la crise de la paysannerie s’était profondément aggravée.

Car, cette nation unifiée n’avait pas un corps social homogène ; elle était tiraillée par de profondes contradictions, dont la plus fondamentale opposait les travailleurs de la terre à ceux qui la possédaient. “Au centre de l’histoire vietnamienne se dresse le paysan, défenseur tenace, héroïque de la terre léguée par les ancêtres, contre les envahisseurs étrangers, mais périodiquement soulevé contre les maîtres de l’intérieur dans une révolte sans fin” [6] . La tradition révolutionnaire, s’exprimant par la renaissance continuelle des révoltes agraires, plonge ses racines dans la structure même de la société vietnamienne, dans l’accumulation des difficultés aiguës des paysans privés de rizières. Au cours de leurs luttes, les paysans vietnamiens ont acquis la connaissance des méthodes révolutionnaires, de ce qu’il faut faire dans une situation révolutionnaire : ils se sont transmis cette connaissance de génération en génération. Et le même processus de révoltes paysannes s’est répété à travers les siècles, sous diverses formes, dans des situations historiques différentes.

C’est sur cette alternance dans l’histoire vietnamienne des périodes de résistance nationale et d’insurrections paysannes que l’historiographie de Hanoi se fonde pour dégager une dialectique, remontant loin dans le temps selon elle, qui lie la lutte contre la domination étrangère au renversement de l’ancien ordre intérieur. Cela, pour démontrer que toute l’histoire de la révolution vietnamienne tend à confirmer une leçon essentielle : la solution de la question nationale et sociale. Aussi bien, parmi les aspects fondamentaux de l’histoire vietnamienne qui doivent déterminer les axes de la recherche historique, une place de choix est assignée au problème agraire et aux mouvements paysans. Dès après sa fondation en 1959, l’Institut d'Études Historiques de Hanoi (Viện S-Học) s’est mis à organiser des débats sur le rôle de ces mouvements. Un certain nombre d’études consacrées à la question ont vu le jour depuis [7] .

L’assertion générale est que l’Etat vietnamien est apparu et s’est consolidé avec la lutte contre la domination étrangère. Durant tout le millénaire d’occupation chinoise, les mouvements de résistance nationale se sont succédé sans relâche. L’esprit national forgé au cours de ces longs siècles de lutte s’est ensuite fortifié avec l’union nationale qu’ont su réaliser les dirigeants pour faire échec aux retours offensifs des agresseurs étrangers. Le régime des paysans-soldats institué par la monarchie dès avant le milieu du XIe siècle a permis, en particulier, d’unir en cas de guerre toute la nation autour de ses chefs, chaque homme pouvant devenir un combattant [8] .

Les paysans ont donc participé pleinement aux guerres de libération nationale. Mais ils ont aussi marqué de leur présence tous les autres grands événements de la longue période dite “féodale” de l’histoire du Viêt-Nam : avènement ou chute des dynasties, guerres de sécession, insurrections locales surtout à partir du XVIe siècle, après que la politique agraire de la monarchie eut révélé des contradictions internes et des facteurs de décomposition qui allaient se mettre à jouer avec violence. La question se pose alors de savoir dans quelles circonstances peut s’effectuer la confluence du mouvement paysan et du mouvement national ; en d’autres termes, comment les mouvements ruraux de protestation nés de la contradiction de classes peuvent s’harmoniser avec les objectifs nationaux. Ici, les auteurs de Hanoi ne laissent pas d’être gênés dans leur argumentation par les risques de dissolution que comportent les mouvements de lutte paysans pour une unité nationale dont ils ont la charge de démontrer la permanence. C’est pourquoi, certaines divergences transparaissent dans les analyses qu’ils proposent [9] .

D’aucuns voient dans la plupart des mouvements paysans le point de rencontre du patriotisme et de la lutte de classes. Pour eux, les paysans, par leur engagement actif dans les guerres de libération nationale, cherchent à défendre non seulement la nation, mais aussi leurs intérêts de classe, car ils s’efforcent par là de renverser l’exploitation et la domination par une minorité étrangère. Les guerres contre l’envahisseur chinois au XIIIe et au XVe siècle peuvent ainsi sans conteste être considérées comme des mouvements paysans. Mais, lorsque les paysans s’insurgent contre l’oligarchie mandarinale, leurs mouvements jouent encore un rôle positif dans le processus du développement de la nation, en créant un élan dynamique susceptible de faire progresser la société : s’ils n’ont pas eu la possibilité, ni la capacité de détruire le régime féodal, leurs révoltes ont plus d’une fois contribué à obliger le pouvoir féodal à promulguer des réformes, à faire avancer le pays.

D’autres veulent faire nettement la distinction entre d’une part mouvements paysans, nés de la contradiction de classes et ayant pour objectif la lutte contre l’accaparement des terres, contre les taxes et corvées imposées par la “coalition féodale” des propriétaires, mandarins et notables, et d’autre part mouvements de libération nationale, où l’antagonisme ne se situe qu’entre les nationaux et les envahisseurs étrangers, et qui ne semblent pas devoir déboucher sur une révolution sociale. Ils hésitent ainsi, par exemple, à qualifier de mouvement paysan le mouvement de résistance de Lê Lợi contre les Ming au début du XVe siècle, bien qu’il eût rassemblé toutes les couches sociales, avec la participation active des habitants de la campagne. Ils estiment en outre que l’arrivée de Lê Lợi au pouvoir consacre plutôt le triomphe de la classe des propriétaires fonciers, malgré la promulgation de certaines réformes favorables aux paysans [10] . De même, ils n’acceptent pas de classer parmi les mouvements paysans authentiques des mouvements insurrectionnels du XVIIIe siècle, telle que la révolte de Lê Duy Mật (1738-1770) : “L'insurrection menée par Lê Duy Mật n’est qu’une opposition du clan féodal des Lê au pouvoir féodal des Trịnh. Elle n’est pas un mouvement paysan, mais elle exerce une action progressiste, puisqu’elle est l’alliée des mouvements paysans de l’époque. Elle contribue, en effet, à affaiblir radicalement le pouvoir féodal des Trịnh et à créer des conditions favorables à la victoire des Tây-Sơn plus tard” [11] .

Personne ne nie cependant l’acuité de la conscience nationale des masses rurales, développée à partir de l’attachement pour le village, unité grégaire formée au cours de la lutte contre les calamités naturelles et les envahisseurs étrangers, et qui joue dans l’histoire le rôle de cellule de base de la société rurale dans la nation vietnamienne [12] . C’est ce sentiment national qui incite les paysans à faire taire leurs revendications, à reléguer la lutte de classes au second plan pour collaborer avec le pouvoir féodal et la bourgeoisie terrienne, chaque fois que l’indépendance nationale se trouve menacée. Alors que chez les aristocrates et les propriétaires fonciers, l’intérêt de classes l’emporte souvent sur l’intérêt national : ils ne répugnent pas à faire appel à l’intervention étrangère, quand leurs propres intérêts sont mis en jeu.

  Mais il y a eu conjonction, tout le monde en convient, du mouvement paysan et du mouvement national avec la “révolution” des Tây-Sơn, ce grand moment épique de l'histoire, cette “phase des vestes d’étoffe grossière et des bannières rouges qui voit les paysans prendre sur eux la mission de sauvegarder et de construire la nation” [13] . A la suite des multiples jacqueries qui ont secoué tout le XVIIIe siècle, trois frères entrent en rébellion en 1771 dans le village de Tây-Sơn (province de Bình-Ðịnh). Appuyé sur la force des masses rurales révoltées, leur mouvement insurrectionnel s’assure des succès rapides, renversant les Trịnh au nord (1786), repoussant les invasions siamoise (1785) et chinoise (1789) et réunifiant le territoire vietnamien, divisé depuis deux cents ans par la sécession des seigneurs Nguyễn-Trịnh. La politique sociale révolutionnaire qu’ils croient déceler dans ce mouvement, le génie militaire du plus grand des Tây-Sơn, Nguyễn Huệ, ont suscité chez les historiens de Hanoi un intérêt considérable, attesté par une floraison de publications [14] . Les réformes économiques et culturelles opérées par Nguyễn Huệ monté sur le trône sont exaltées : certains auteurs, avançant qu’il a fait procéder à la redistribution des terres et à l’abolition des grandes propriétés privées, y voient même un processus d’élimination progressive de l’appropriation des terres par les mandarins et les propriétaires fonciers. Cette évaluation, expression des intentions et des choix de ceux qui les mettent en avant bien plus que d'une réalité scientifiquement établie, a été jugée excessive ; elle a été révisée par un jugement plus nuancé, qui reconnaît que la politique économique et financière de la dynastie instaurée par le mouvement paysan des Tây-Sơn s'est avérée être une politique de réforme positive, mais ne pouvant aboutir à des solutions radicales, parce que limitée par les conditions historiques. Toutefois, l’admiration pour les Tây-Sơn l'emporte encore souvent sur l'objectivité scientifique.

 

C’est dans les conditions historiques qu’il faut rechercher la cause principale de l'échec des mouvements paysans d'avant l'époque moderne, y compris celui des Tây-Sơn. Car, leurs faiblesses sont inhérentes à leur nature même : tout en constituant une grande force, la paysannerie révoltée n’est nullement capable d’assumer les tâches d’une rénovation de la société “féodale” à laquelle il manque une classe sociale promotrice d’un nouveau mode de production, porteuse d’une idéologie nouvelle [15] . Il en résulte que les idées monarchiques continuent à régenter dans le domaine social, politique et idéologique. Après la période de bouillonnement du début, les dirigeants des mouvements paysans retombent inévitablement dans les institutions et les formes traditionnelles du gouvernement. La machine administrative des Tây-Sơn continue ainsi simplement celle des anciennes dynasties avec les mêmes méthodes de gouvernement : cette “dégénérescence féodale” explique la chute rapide de la nouvelle dynastie, plutôt que les exploits personnels de Nguyễn Ánh, qui a réussi en fin de compte à renverser les Tây-Sơn pour fonder la dynastie des Nguyễn et “restaurer le féodalisme dans ses formes les plus réactionnaires” [16] .

Cependant, durant toute la première moitié du XIXe siècle, les Nguyễn vont eux aussi devoir faire face à de multiples soulèvements, parmi lesquels sont rangés ceux des minorités ethniques, considérés également comme des révoltes essentiellement paysannes, quoique non sans caractères particuliers [17] . Les auteurs qui les étudient soutiennent qu’il ne s'agit pas, malgré l’apparence, de révoltes paysannes dispersées et sans perspectives, mais bien d'un mouvement d'ensemble se développant en force, en cadence et en continuité. Les contradictions entre les couches dominées et la dynastie des Nguyễn s’étant exacerbées, le mouvement paysan est en passe de se développer en un soulèvement d’envergure, centralisant les forces populaires comme ce fut le cas lors de l’insurrection Tây-Sơn, quand les coups de canons français à Ðà-Nẵng en 1858 ont interrompu le processus normal de son extension. La lutte des classes se transforme alors en lutte nationale, la résistance contre l’agression étrangère étant devenue l’urgence prioritaire de la nation vietnamienne.
 

Pour l’historiographie de Hanoi, la lutte contre l’instauration de la domination française réactualise durablement la tradition militaire populaire : écho vivace des soulèvements qui ont brisé l’emprise chinoise, la résistance contre la colonisation française vivifie une légende d’insoumission qui va alimenter la levée anti-impérialiste et faciliter la formation du mouvement national vietnamien moderne. De 1861 à 1897, à la différence des troupes royales qui s’effondrent littéralement devant les attaques des troupes françaises, la résistance populaire a soutenu un combat national vaste et prolongé [18] . Elle est organisée par les lettrés traditionalistes qui, comme lors des moments de crise nationale antérieurs, partagent les épreuves des masses rurales. Mais les paysans ne se sont pas simplement contentés de suivre docilement les lettrés ; ils se sont mobilisés eux-mêmes tout autant qu’ils ont été mobilisés, ils ont été les initiateurs actifs de la lutte, y contribuant leur ingéniosité, leur savoir-faire et leur force morale. Ainsi, sous son discours monarchiste, le mouvement Cần Vương (“aide au roi”) représente essentiellement une alliance de lettrés et de paysans animés surtout par des sentiments patriotiques anticolonialistes, Ce mouvement n’a d’ailleurs revêtu un caractère véritablement royaliste que pendant la brève période de trois ans (1885-1888) où le souverain en fuite Hàm-Nghi était physiquement présent dans les montagnes [19] . En revanche, il n’a pas pris fin après la capture de Hàm-Nghi, quand il n’y eut plus de roi à restaurer, et s’est développé sous d’autres formes : la fidélité au roi n’est en effet que la manifestation de la volonté de préserver ou de réaffirmer l’indépendance nationale.

Parmi les foyers insurrectionnels restés allumés longtemps après la capture de Hàm-Nghi, on retient spécialement la région du Yên-Thế, où la résistance est née depuis 1885. Dans cette lisière montagneuse du delta du fleuve Rouge, les paysans se sont révoltés contre les colons qui les ont dépouillés de leurs terres. Des insurgés venus du delta se sont joints à eux, et le chef du mouvement, Hoàng Hoa Thám (Ðề Thám), a su lui donner une impulsion vigoureuse en menant avec maestria une incessante guerre de guérilla. Il n’a que quelques centaines de combattants, mais peut compter sur une force principale composée de paysans qui, tout en travaillant à la production, participent aux combats en cas de nécessité. Grâce à la pratique judicieuse de la guérilla appuyée sur les masses paysannes, il va tenir jusqu’en 1909. Jusqu’à ce que l’absence d’autres soulèvements armés dans le pays ait permis à l’administration coloniale de concentrer ses forces contre le Yên-Thế et de s’en emparer [20] .

La faiblesse fondamentale du mouvement de résistance de la fin du XIXe siècle réside toutefois dans sa fragmentation, dans l’absence d’une direction centrale dans les conditions historiques de l’époque. La défection de la monarchie lui enlève en effet toute possibilité d’une action unifiée à l'échelle nationale. La lutte armée populaire finit par être étouffée, et le régime colonial peut vraiment s’installer à partir de 1897. Des lettrés irréductibles vont continuer à brandir le drapeau de l’indépendance, mais l’échec ultime de la résistance sanctionne l’épuisement du rôle historique de cette classe sociale. Dans les deux premières décennies du XXe siècle, le mouvement national entre en crise, ouvrant une période d’interrogation, de recomposition profonde, de transition prolongée. Il faudra attendre que l’intégralité forcée du Việt-Nam dans l’économie capitaliste mondiale fasse sentir ses effets sur le terrain social pour que cette période de recomposition et de transition se termine.

C’est que le système d’exploitation économique fort destructeur installé par le régime colonial, en même temps qu’il aggrave la situation des masses rurales, fait apparaître de nouvelles forces sociales. En premier lieu, un prolétariat homogène dans son extrême misère, au patriotisme très proche du traditionalisme de résistance de la paysannerie, avec laquelle cette nouvelle classe est liée du reste par de fortes attaches [21] . La convergence des luttes de ce prolétariat, qui “se révèle assez tôt capable de diriger la révolution nationale et démocratique”, et celles d’une paysannerie brutalement paupérisée, d’une intelligentsia et d’une petite bourgeoisie urbaine en déséquilibre, pose d’emblée le problème du contenu de classe de la libération nationale. La constitution du communisme vietnamien est donc portée à la fois par le développement du mouvement social ouvrier et paysan, et par l’approfondissement du mouvement national. Or, à la différence des partis bourgeois enfermés dans leur impuissance et leurs contradictions, le mouvement communiste a été le seul à avoir compris que l’indépendance du pays est inséparable d’une réponse sociale et politique à la misère des masses paysannes et ouvrières, et à avoir su, en liant clairement la question nationale à la question agraire, mobiliser au service du mouvement de libération nationale les forces vives de la nation et en prendre la direction. C’est, selon l’historiographie de Hanoi, ce qui fait l’originalité et explique la réussite finale du Parti communiste indochinois. Sa fondation en février 1930 est soulignée comme un tournant décisif dans l’histoire du mouvement national vietnamien, “qui possède maintenant un parti dirigeant armé d’une théorie scientifique, de principes d’action et d’organisation bien au point, étroitement solidaire du mouvement révolutionnaire mondial, capable d’entraîner les masses populaires à une lutte multiforme, de définir pour la nation et les diverses classes sociales un programme et des perspectives d’avenir précis” [22] .

L’histoire officielle du parti communiste vietnamien affirme que la lutte dans laquelle il s’est engagé, à partir de sa fondation, pour conquérir le pouvoir quinze ans plus tard est complexe et ardue. Il suffit d’indiquer que les publications insistent sur le fait que, grâce à l’identification des exigences économiques des masses rurales et de leur refus de la domination coloniale, la tradition de résistance des paysans placés sous la direction du parti s’est transformée en raz de marée révolutionnaire qui s’est matérialisé dès le début dans les soviets du Nghệ-Tĩnh [23] . Qu’elles s’efforcent de démontrer que l’alliance ouvriers-paysans a été déterminante pour le succès de la révolution vietnamienne, que l’issue de la Révolution d'Août 1945, crête d’une vague insurrectionnelle populaire, massive, triomphale et irrésistible, a dépendu non seulement de l’efficacité de la direction et de l’organisation locale du Việt-Minh, de l’identité de son idéologie et des sentiments populaires, mais aussi de l’équilibre subtil que ses cadres ont su maintenir entre l’autonomie villageoise et l’intégration nationale.

   D’après les historiens de la RSV, la tradition de résistance, élément essentiel dans la formation de la nation vietnamienne, se perpétue dans l’histoire contemporaine : la guerre sino-vietnamienne de 1979, venant après la guerre française et la guerre américaine, constitue la dernière étape dans la continuité historique des luttes contre l’agresseur étranger. A Hanoi, l’historiographie se trouve donc dans l’obligation de continuer à mettre l’accent sur les acquis de cette tradition, tout comme sur les qualités militaires intrinsèques de la classe paysanne, force principale de la révolution avec la classe ouvrière [24] . Ainsi se réaffirme la tendance quelque peu paradoxale du communisme vietnamien, inspiré par une idéologie marxiste des plus rigoureuses, théoriquement internationaliste et centrée sur la notion de classe, à enraciner son combat et ses attitudes dans le concept de nation, à s’identifier aux traditions nationales interprétées dans le sens le plus étroit, avec une véritable obsession de l’identité [25] .

NGUYỄN THẾ ANH

 


[1] Luận cương chính trị. On peut en trouver la traduction française notamment dans Un siècle de luttes nationales. Hanoi, 1970 (Etudes vietnamiennes n° 24), pp. 199-208.

[2] Ban Nghiên Cứu Văn Sử Ðịa, Tài liệu tham khảo lịch sử cách mạng cận đại Việt-Nam (Documents sur l’histoire de la révolution contemporaine vietnamien­ne). Hanoi, 1957, vol. X, pp. 90-95.

[3] Trường Chinh, Chủ nghĩa Mác và văn hóa Việt-Nam. Hanoi, NXB Sự Thật, 1974 (2e édition).

[4] Georges Boudarel, “Un quantitativiste artisanal à l’œuvre dans l’atelier de Hanoi”, in Propriété privée et propriété collective dans ‘'ancien Vietnam. Paris, L’Harmattan, 1987, p. 22.

[5] “L'édification allant de pair avec la sauvegarde du pays, c’est là le principe de préservation et de développement de notre nation” (Sử học Vi ệt-Nam trên đường phát triển Hanoi, NXB Khoa-Học Xã-Hội, 1981, p. 139).

[6] Nguyễn Khắc Viện, Le Vietnam traditionnel. Quelques étapes historiques. Ha­noi (Etudes vietnamiennes n° 21), n.d., p. 170.

[7] Les premiers résultats sont d'abord présentés dans la revue Nghiên Cứu Lịch Sử (Etudes historiques), avatar depuis 1959 de la revue Văn Sử Ðịa (Littérature, Histoire, Géographie) : cf. Tổng mục lục và sách dẫn Tập san VĂN SỬ ÐỊA và Tạp Chí NGHIÊN CỨU LỊCH SỬ, 1954-1973 (Tables générales et index), 1975. 419 p., pour un tableau récapitulatif des articles publiés. La parution de l'ouvrage général Lịch sử Việt-Nam (Histoire du Viêt-Nam. Hanoi, NXB Khoa-Học Xã-Hội, t. I, 1971 ; t. Ì, 1985) est saluée comme l’aboutissement de ces recherches. Voir en outre Sử học Việt-Nam trên đường phát triển (La science historique vietnamienne sur la vole du développement), Hanoi, NXB Khoa-Học Xã-Hội, 1981, 282 p.), et Nghiên Cứu Lịch Sử, n° 208 (1983), pp. 1-5, pour le bilan des travaux publiés et l’orientation future des recherches.

[8] Cf. Nguyễn Anh Dũng, Chính sách ngụ binh ư nông các thời Lý, Trần, Lê sơ (La politique de “remise de l’armée à l’agriculture” sous les Lý, Trần et premiers Lê). Hanoi, NXB Khoa-Học Xã-Hội, 1981, 215 p. ; Nguyễn Danh Phiệt, “Sự nghiệp thống nhất đất nước thời Ngô, Ðinh, Lê, Lý, Trần với kỷ nguyên Ðại Việt” (L’œuvre d’unification nationale sous les Ngô, Ðinh, Lê, Lý, Trần avec l’ère Ðại Việt) in Tìm hiểu xã hội thời Lý-Trần (Pour comprendre la société des Lý-Trân), Hanoi, NXB Khoa-Học Xã-Hội, 1981, pp. 413-443.

[9] Un résumé commode des différentes conclusions est fourni par Nguyên Xuân Linh, “Panorama des mouvements paysans vietnamiens”, in Histoire de l’Asie du Sud-Est. Révoltes, réformes, révolutions. Presses Universitaires de Lille, 1981, pp. 83-110.

[10] Cf. Lịch Sử Việt-Nam, op. cit., t. I, pp. 262-266.

[11] Nguyễn Vǎn Huyên, “Cuộc khởi nghĩa Lê Duy Mật (1738-70) có phải là cuộc khởi nghĩa nông dân không?” (L'insurrection de Lê Duy Mât était-elle une insurrection paysanne?) Nghiên Cứu Lịch Sử, n° 81 (déc. 1965), pp. 44-49.

[12] Voir Nông thôn Viêt-Nam trong lịch sử (La campagne vietnamienne dans l'histoire). Hanoi, NXB Khoa-Học Xã-Hội, 1977-1978, 2 vol.

[13] Lịch Sử Việt-Nam, op. cit., t. I, p. 368.

[14] Les publications les plus importantes sont : Vǎn Tân, Cách mạng Tây-sơn (La révolution Tây-sơn), 1958 ; Phan Huy Lê, Tìm hiểu thêm về phong trào Tây-sơn (Essai complémentaire sur le mouvement des Tây-sơn), 1961 ; Nguyễn Lương Bích & Phạm Ngọc Phung, Tìm hiểu thiên tài quân sự của Nguyễn Huệ (Pour comprendre le génie militaire de Nguyễn Huệ), 1966 ; Vǎn Tân, Nguyễn Huệ, con người và sự nghiệp (Nguyễn Huệ, l'homme et l’œuvre ), 1967 ; "Phong trào nông dân Tây-sơn" (Le mouvement paysan Tây-sơn), n° spécial de Nghiên Cứu Lịch Sử, nov.-déc. 1978 ; Chiến thắng Rạch Gầm-Xoài Mút (La victoire de Rach Gâm-Xoài Mút), pub. du Comité de Propagande de Tiền-Giang, 1984. Rappelons qu’après 1975, les vues exposées dans les publications de l’ancienne Saigon relatives aux Tây-Sơn ont fait l’objet d’une critique systématique, qui s’est particulièrement acharnée sur l’ouvrage de Tạ Chí Ðại Trường, Lịch sử nội chiến ở Việt-Nam từ 1771 đến 1802 (Histoire de la guerre civile au Vietnam de 1771 à 1802), 1973.

[15] Le Vietnam traditionnel..., op. cit., p. 140.

[16] Ibid., p. 141.

[17] Cf. Nguyễn Phan Quang, Phong trào nông dân Việt-Nam nửa đầu thế kỷ XIX (Le mouvement paysan de la 1ère moitié du XIXe siècle). Hanoi, NXB Khoa-Học Xã-Hội, 1986, 323 p., qui reprend les nombreuses études que la revue Nghiên Cứu Lịch Sử a déjà publiées dans le passé.

[18] Voir Lịch Sử Việt-Nam, op. cit., t. II, pp. 43-54, 72-82.

[19] Cf. Trần Văn Giàu, Sự phát triển của tư tưởng Việt-Nam từ thế kỷ XIX đến Cách mạng tháng Tám (Le développement de la pensée vietnamienne du XIXe siècle à la Révolution d’Août). T. I : Hệ ý thức phong kiến và sự thất bại của nó trước nhiệm vụ lịch sử (L’idéologie féodale et son échec devant les tâches historiques). Hanoi, NXB Khoa-Học Xã-Hội, 1973.

[20] Un siècle de luttes nationales, op, cit., p. 29. Voir aussi Đinh Xuân Lâm, Nguyễn Văn Sự, Trần Hồng Việt, Hoàng Hoa Thám và phong trào nông dân Yên-thế (Hoàng Hoa Thám et le mouvement paysan du Yên-Thế), Hanoi, NXB Văn-Hóa, 1958.

[21] Voir Ngô Văn Hòa, Dương Kinh Quốc, Giai cấp công nhân Việt-Nam những năm trước khi thành lập Ðảng (Les classes laborieuses du Viêt-Nam dans les années précédant la fondation du Parti). Hanoi, NXB Khoa-Học Xã-Hội, 1978, 411 p.

[22] Un siècle de luttes nationales, op. cit., p. 94-95.

[23] Il faut remarquer que certains historiens de Hanoi ont porté des jugements défavorables sur cette insurrection du Nghệ-Tĩnh, portant leur critique sur les erreurs d’appréciation de la situation réelle, ce qui explique à leur avis le déclenchement prématuré du soulèvement : “A la campagne, les luttes entreprises contre les paysans riches, les paysans moyen aisés, les petits notables et les gens instruits furent de lourdes fautes qui jetaient le discrédit sur l’ensemble du mouvement, tout en donnant prise à la propagande ennemie… Le programme d’action a fait trop tôt appel à la lutte armée, malgré les faiblesses de l’organisation.” (Trần Huy Liệu, Les soviets du Nghệ-Tĩnh de 1930-1931 au Việt-Nam. Hanoi, Editions en langues étrangères, 1960, p. 52).

[24] Cf. Sử học Việt-Nam..., op. cit., pp. 139-166.

[25] Marcel Bénichou, Une destruction d’idées reçues : le Viêt-Nam (1972-1982). Thèse de doctorat ès-lettres, Université Paul Valéry, Montpellier, 1986, t. I, p. 53.