|
Le marxisme, qui pose le
primat des classes sociales, est confronté dès son introduction au
Viêt-Nam à
des problèmes stratégiques (comment doivent s’articuler la lutte des
classes et
la lutte nationale contre la domination étrangère?) et organisationnels
(le
parti communiste doit-il refléter la diversité nationale?). Mais les
communistes vietnamiens ont choisi de mettre l’accent sur la
combinaison de la
lutte de libération nationale et de la révolution sociale, en
définissant
progressivement les liens entre communisme et cause nationale, entre
lutte
sociale et levée anti-impérialiste. Trouvant dans le nationalisme un
instrument
de légitimation, ils en sont venus à reconnaitre que la lutte pour
l’indépendance n’est pas nécessairement une revendication
réactionnaire, et que
le prolétariat, ouvriers et paysans confondus, doit la soutenir, en
faisant
alliance avec la bourgeoisie pour se dresser contre l’Etat
impérialiste. Ils
finissent par faire du mouvement de libération nationale la forme
dominante du
combat révolutionnaire : dans cette lutte, ils se proclament les
représentants
d’une tradition millénaire de résistance, puisqu’ils prolongent un
mouvement
national vivace en lui donnant une orientation nouvelle, adaptée aux
conditions
historiques nées de la pénétration impérialiste.
La
priorité accordée à la
lutte nationale, cependant, ne s’est pas imposée sans débats et
divergences. En
fait, les “Thèses politiques” rédigées par le premier secrétaire
général du
Parti communiste indochinois (PCI), Trần Phú, et adoptées en octobre
1930,
préconisaient le renversement de la bourgeoisie nationale au même titre
que les
“colonialistes” français et les “féodaux” autochtones ; elles
considéraient le
sentiment national comme un produit archaïque contraire à l’esprit de
l’internationalisme prolétarien : “Fait particulier et de première
importance,
dans la révolution indochinoise la lutte des masses ouvrières et
paysannes
revêt un caractère nettement indépendant et n’est plus comme auparavant
influencée par le nationalisme”.
Reprenant les conclusions du VIe congrès du Komintern, ces thèses, qui
affirmaient la primauté de la lutte des classes et l'exigence
d'internationalisme,
devaient conduire au rejet de la tradition culturelle confucéenne et à
la
rupture avec le nationalisme antérieur. Mais un mouvement inverse de
réappropriation de l’héritage culturel et historique vietnamien, qui
s'amorce
dans la deuxième moitié des années trente, vient corriger ces aspects
“gauchistes” : le PCI va au contraire réapprendre à parler un langage
aux
références traditionnelles, afin de faire jouer le potentiel de
mobilisation
contenu dans la réaffirmation d’une identité nationale face à
l’impérialisme et
les conséquences destructrices de la colonisation.
Il en
est résulté la
conception d’un “front culturel” (mặt
trận văn hóa)), dont les lignes directrices sont tracées par un
document
promulgué en 1943 par le comité central du Parti et intitulé “Thèses
sur la
révolution culturelle vietnamienne” (Ðề
cương về cách mạng
văn hóa Việt-Nam).
Il s’agit d’un manifeste qui traite de la nécessité d’une révolution
culturelle
pour parachever la révolution politique, et indique les tâches urgentes
incombant aux intellectuels vietnamiens : toute activité culturelle
doit tendre
désormais à stimuler simultanément l’ardeur patriotique, la conscience
de masse
et l’objectivité scientifique, en vue de créer une culture socialiste,
une fois
réalisée la libération nationale. Il énonce déjà le postulat du
volontarisme
révolutionnaire, qui sera formulé d’une manière beaucoup plus explicite
en 1948
dans le rapport “Le marxisme et la culture vietnamienne”
du secrétaire général du Parti, Trường Chinh. Celui-ci y déclare que
l’avant-garde prolétarienne vietnamienne a créé la juste doctrine,
lutté pour
s’emparer de l’initiative culturelle et idéologique, et instillé dans
la
conscience des masses la volonté de renverser les classes exploiteuses,
détruire l’ancien mode de production et construire une nouvelle
société. La
mission de la littérature socialiste doit être dès lors de servir la
révolution, d’exalter ses succès, de minimiser ses échecs, et, en règle
générale, de projeter son ultime victoire.
Ces
documents ne constituent
pas de simples textes de circonstance, mais déterminent durablement la
politique culturelle et intellectuelle du Parti communiste vietnamien.
Cela
signifie en particulier que les productions de l’esprit vont devoir
être coulées
dans le moule que leur façonnent le désaveu de la neutralité littéraire
et
artistique dans une société luttant pour sa survie politique, et la
définition
des principes directeurs de la culture révolutionnaire qui doit être
nationale,
de masse et scientifique. Elles sont canalisées dans une direction
unique,
celle qui est utile à la ligne révolutionnaire préconisée par le Parti.
De là,
le caractère idéaliste et formaliste, de plus en plus marqué, imprimé
aux
publications de Hanoi. Les ouvrages et articles étudiant le passé
national,
notamment, le font dans une perspective où se mêlent indissolublement
le projet
spécifiquement historique et l’objectif politique immédiat : exaltation
de la
cause nationale, découverte dans le passé des racines profondes ou des
justifications du mouvement social d’aujourd'hui.
Or, la volonté de justifier l’évolution ultérieure par des antécédents
n’a pas
manqué de conduire à l’élaboration d’une conception nouvelle de
l’histoire du
Viêt-Nam, devenue le récit de la formation progressive, sur quatre
mille ans,
d’une nation unique, dont les traits actuels se sont constitués peu à
peu, au
fur et à mesure de ses diverses étapes de développement. L’histoire est
celle
de la constitution de la nation, avec son territoire bien délimité, sa
langue
propre, sa culture spécifique, qu’il faut protéger contre toute
agression
extérieure. Par suite, l’étude historique peut trouver son fil
conducteur dans
les deux catégories “construction” et “défense” de la nation.
Mais, qu’on veuille ranger un événement particulier dans l’une ou
l’autre de
ces catégories, le message implicite est qu’à la base de l’éveil
précoce de la
conscience nationale se trouve une tradition intemporelle (truyền
thống) qui transcende la dialectique historique : d’une part,
la tradition de l’incessante lutte pour conquérir la terre sur une
nature peu
généreuse, pour venir à bout des fléaux naturels (typhons, inondations,
sécheresses, insectes prédateurs) ; d’autre part, la tradition de la
résistance
opposée aux nombreuses invasions étrangères, se développant dans la
continuité
historique des guerres populaires menées contre les armées ennemies du
dehors.
Certes,
à cause du manque de
développement des moyens de communication et du caractère autarcique de
l’économie villageoise, le Viêt-Nam précolonial était à certains égards
une
nation inachevée. Il n’empêche que la notion d’un Viêt-Nam unifié avait
été
assez puissante pour se perpétuer, même pendant les deux siècles de
guerre
intestine et de division administrative (1570-1786) où les “classes
féodales”
(la monarchie, les propriétaires terriens et les mandarins) s’étaient
montrées
de moins en moins capables de diriger effectivement le pays, et la
crise de la
paysannerie s’était profondément aggravée.
Car,
cette nation unifiée
n’avait pas un corps social homogène ; elle était tiraillée par de
profondes
contradictions, dont la plus fondamentale opposait les travailleurs de
la terre
à ceux qui la possédaient. “Au centre de l’histoire vietnamienne se
dresse le
paysan, défenseur tenace, héroïque de la terre léguée par les ancêtres,
contre
les envahisseurs étrangers, mais périodiquement soulevé contre les
maîtres de
l’intérieur dans une révolte sans fin”.
La tradition révolutionnaire, s’exprimant par la renaissance
continuelle des
révoltes agraires, plonge ses racines dans la structure même de la
société
vietnamienne, dans l’accumulation des difficultés aiguës des paysans
privés de
rizières. Au cours de leurs luttes, les paysans vietnamiens ont acquis
la
connaissance des méthodes révolutionnaires, de ce qu’il faut faire dans
une
situation révolutionnaire : ils se sont transmis cette connaissance de
génération en génération. Et le même processus de révoltes paysannes
s’est
répété à travers les siècles, sous diverses formes, dans des situations
historiques différentes.
C’est
sur cette alternance
dans l’histoire vietnamienne des périodes de résistance nationale et
d’insurrections paysannes que l’historiographie de Hanoi se fonde pour
dégager
une dialectique, remontant loin dans le temps selon elle, qui lie la
lutte
contre la domination étrangère au renversement de l’ancien ordre
intérieur.
Cela, pour démontrer que toute l’histoire de la révolution vietnamienne
tend à
confirmer une leçon essentielle : la solution de la question nationale
et
sociale. Aussi bien, parmi les aspects fondamentaux de l’histoire
vietnamienne
qui doivent déterminer les axes de la recherche historique, une place
de choix
est assignée au problème agraire et aux mouvements paysans. Dès après
sa
fondation en 1959, l’Institut d'Études Historiques de Hanoi (Viện Sử-Học) s’est mis à organiser des débats sur le
rôle de
ces mouvements. Un certain nombre d’études consacrées à la question ont
vu le
jour depuis.
L’assertion
générale est que
l’Etat vietnamien est apparu et s’est consolidé avec la lutte contre la
domination
étrangère. Durant tout le millénaire d’occupation chinoise, les
mouvements de
résistance nationale se sont succédé sans relâche. L’esprit national
forgé au
cours de ces longs siècles de lutte s’est ensuite fortifié avec l’union
nationale qu’ont su réaliser les dirigeants pour faire échec aux
retours
offensifs des agresseurs étrangers. Le régime des paysans-soldats
institué par
la monarchie dès avant le milieu du XIe siècle a permis, en
particulier, d’unir
en cas de guerre toute la nation autour de ses chefs, chaque homme
pouvant
devenir un combattant.
Les
paysans ont donc
participé pleinement aux guerres de libération nationale. Mais ils ont
aussi
marqué de leur présence tous les autres grands événements de la longue
période
dite “féodale” de l’histoire du Viêt-Nam : avènement ou chute des
dynasties,
guerres de sécession, insurrections locales surtout à partir du XVIe
siècle,
après que la politique agraire de la monarchie eut révélé des
contradictions
internes et des facteurs de décomposition qui allaient se mettre à
jouer avec
violence. La question se pose alors de savoir dans quelles
circonstances peut
s’effectuer la confluence du mouvement paysan et du mouvement national
; en
d’autres termes, comment les mouvements ruraux de protestation nés de
la
contradiction de classes peuvent s’harmoniser avec les objectifs
nationaux.
Ici, les auteurs de Hanoi ne laissent pas d’être gênés dans leur
argumentation
par les risques de dissolution que comportent les mouvements de lutte
paysans
pour une unité nationale dont ils ont la charge de démontrer la
permanence.
C’est pourquoi, certaines divergences transparaissent dans les analyses
qu’ils
proposent.
D’aucuns
voient dans la
plupart des mouvements paysans le point de rencontre du patriotisme et
de la
lutte de classes. Pour eux, les paysans, par leur engagement actif dans
les
guerres de libération nationale, cherchent à défendre non seulement la
nation,
mais aussi leurs intérêts de classe, car ils s’efforcent par là de
renverser
l’exploitation et la domination par une minorité étrangère. Les guerres
contre
l’envahisseur chinois au XIIIe et au XVe siècle peuvent ainsi sans
conteste
être considérées comme des mouvements paysans. Mais, lorsque les
paysans
s’insurgent contre l’oligarchie mandarinale, leurs mouvements jouent
encore un
rôle positif dans le processus du développement de la nation, en créant
un élan
dynamique susceptible de faire progresser la société : s’ils n’ont pas
eu la
possibilité, ni la capacité de détruire le régime féodal, leurs
révoltes ont plus
d’une fois contribué à obliger le pouvoir féodal à promulguer des
réformes, à
faire avancer le pays.
D’autres
veulent faire
nettement la distinction entre d’une part mouvements paysans, nés de la
contradiction de classes et ayant pour objectif la lutte contre
l’accaparement
des terres, contre les taxes et corvées imposées par la “coalition
féodale” des
propriétaires, mandarins et notables, et d’autre part mouvements de
libération
nationale, où l’antagonisme ne se situe qu’entre les nationaux et les
envahisseurs
étrangers, et qui ne semblent pas devoir déboucher sur une révolution
sociale.
Ils hésitent ainsi, par exemple, à qualifier de mouvement paysan le
mouvement
de résistance de Lê Lợi contre les Ming au début du XVe siècle, bien
qu’il eût
rassemblé toutes les couches sociales, avec la participation active des
habitants de la campagne. Ils estiment en outre que l’arrivée de Lê Lợi
au
pouvoir consacre plutôt le triomphe de la classe des propriétaires
fonciers,
malgré la promulgation de certaines réformes favorables aux paysans.
De même, ils n’acceptent pas de classer parmi les mouvements paysans
authentiques des mouvements insurrectionnels du XVIIIe siècle, telle
que la
révolte de Lê Duy Mật (1738-1770) : “L'insurrection menée par Lê Duy
Mật n’est
qu’une opposition du clan féodal des Lê au pouvoir féodal des Trịnh.
Elle n’est
pas un mouvement paysan, mais elle exerce une action progressiste,
puisqu’elle
est l’alliée des mouvements paysans de l’époque. Elle contribue, en
effet, à
affaiblir radicalement le pouvoir féodal des Trịnh et à créer des
conditions
favorables à la victoire des Tây-Sơn plus tard”.
Personne
ne nie cependant
l’acuité de la conscience nationale des masses rurales, développée à
partir de
l’attachement pour le village, unité grégaire formée au cours de la
lutte
contre les calamités naturelles et les envahisseurs étrangers, et qui
joue dans
l’histoire le rôle de cellule de base de la société rurale dans la
nation
vietnamienne.
C’est ce
sentiment national qui incite les paysans à faire taire leurs
revendications, à
reléguer la lutte de classes au second plan pour collaborer avec le
pouvoir
féodal et la bourgeoisie terrienne, chaque fois que l’indépendance
nationale se
trouve menacée. Alors que chez les aristocrates et les propriétaires
fonciers,
l’intérêt de classes l’emporte souvent sur l’intérêt national : ils ne
répugnent pas à faire appel à l’intervention étrangère, quand leurs
propres
intérêts sont mis en jeu.
Mais
il
y a eu conjonction,
tout le monde en convient, du mouvement paysan et du mouvement national
avec la
“révolution” des Tây-Sơn, ce grand moment épique de l'histoire, cette
“phase
des vestes d’étoffe grossière et des bannières rouges qui voit les
paysans
prendre sur eux la mission de sauvegarder et de construire la nation”.
A la suite des multiples jacqueries qui ont secoué tout le XVIIIe
siècle, trois
frères entrent en rébellion en 1771 dans le village de Tây-Sơn
(province de
Bình-Ðịnh). Appuyé sur la force des masses rurales révoltées, leur
mouvement
insurrectionnel s’assure des succès rapides, renversant les Trịnh au
nord (1786),
repoussant les invasions siamoise (1785) et chinoise (1789) et
réunifiant le
territoire vietnamien, divisé depuis deux cents ans par la sécession
des
seigneurs Nguyễn-Trịnh. La politique sociale révolutionnaire qu’ils
croient
déceler dans ce mouvement, le génie militaire du plus grand des
Tây-Sơn, Nguyễn
Huệ, ont suscité chez les historiens de Hanoi un intérêt considérable,
attesté
par une floraison de publications.
Les réformes économiques et culturelles opérées par Nguyễn Huệ monté
sur le
trône sont exaltées : certains auteurs, avançant qu’il a fait procéder
à la
redistribution des terres et à l’abolition des grandes propriétés
privées, y
voient même un processus d’élimination progressive de l’appropriation
des
terres par les mandarins et les propriétaires fonciers. Cette
évaluation,
expression des intentions et des choix de ceux qui les mettent en avant
bien
plus que d'une réalité scientifiquement établie, a été jugée excessive
; elle a
été révisée par un jugement plus nuancé, qui reconnaît que la politique
économique et financière de la dynastie instaurée par le mouvement
paysan des
Tây-Sơn s'est avérée être une politique de réforme positive, mais ne
pouvant
aboutir à des solutions radicales, parce que limitée par les conditions
historiques. Toutefois, l’admiration pour les Tây-Sơn l'emporte encore
souvent
sur l'objectivité scientifique.
C’est
dans les conditions
historiques qu’il faut rechercher la cause principale de l'échec des
mouvements
paysans d'avant l'époque moderne, y compris celui des Tây-Sơn. Car,
leurs
faiblesses sont inhérentes à leur nature même : tout en constituant une
grande
force, la paysannerie révoltée n’est nullement capable d’assumer les
tâches
d’une rénovation de la société “féodale” à laquelle il manque une
classe
sociale promotrice d’un nouveau mode de production, porteuse d’une
idéologie
nouvelle.
Il en
résulte que les idées monarchiques continuent à régenter dans le
domaine
social, politique et idéologique. Après la période de bouillonnement du
début,
les dirigeants des mouvements paysans retombent inévitablement dans les
institutions et les formes traditionnelles du gouvernement. La machine
administrative des Tây-Sơn continue ainsi simplement celle des
anciennes
dynasties avec les mêmes méthodes de gouvernement : cette
“dégénérescence
féodale” explique la chute rapide de la nouvelle dynastie, plutôt que
les
exploits personnels de Nguyễn Ánh, qui a réussi en fin de compte à
renverser
les Tây-Sơn pour fonder la dynastie des Nguyễn et “restaurer le
féodalisme dans
ses formes les plus réactionnaires”.
Cependant,
durant toute la
première moitié du XIXe siècle, les Nguyễn vont eux aussi devoir faire
face à
de multiples soulèvements, parmi lesquels sont rangés ceux des
minorités
ethniques, considérés également comme des révoltes essentiellement
paysannes,
quoique non sans caractères particuliers.
Les auteurs qui les étudient soutiennent qu’il ne s'agit pas, malgré
l’apparence,
de révoltes paysannes dispersées et sans perspectives, mais bien d'un
mouvement
d'ensemble se développant en force, en cadence et en continuité. Les
contradictions entre les couches dominées et la dynastie des Nguyễn
s’étant
exacerbées, le mouvement paysan est en passe de se développer en un
soulèvement
d’envergure, centralisant les forces populaires comme ce fut le cas
lors de
l’insurrection Tây-Sơn, quand les coups de canons français à Ðà-Nẵng en
1858
ont interrompu le processus normal de son extension. La lutte des
classes se
transforme alors en lutte nationale, la résistance contre l’agression
étrangère
étant devenue l’urgence prioritaire de la nation vietnamienne.
Pour
l’historiographie de
Hanoi, la lutte contre l’instauration de la domination française
réactualise
durablement la tradition militaire populaire : écho vivace des
soulèvements qui
ont brisé l’emprise chinoise, la résistance contre la colonisation
française
vivifie une légende d’insoumission qui va alimenter la levée
anti-impérialiste
et faciliter la formation du mouvement national vietnamien moderne. De
1861 à
1897, à la différence des troupes royales qui s’effondrent
littéralement devant
les attaques des troupes françaises, la résistance populaire a soutenu
un
combat national vaste et prolongé.
Elle est organisée par les lettrés traditionalistes qui, comme lors des
moments
de crise nationale antérieurs, partagent les épreuves des masses
rurales. Mais
les paysans ne se sont pas simplement contentés de suivre docilement
les
lettrés ; ils se sont mobilisés eux-mêmes tout autant qu’ils ont été
mobilisés,
ils ont été les initiateurs actifs de la lutte, y contribuant leur
ingéniosité,
leur savoir-faire et leur force morale. Ainsi, sous son discours
monarchiste,
le mouvement Cần Vương (“aide au
roi”) représente essentiellement une alliance de lettrés et de paysans
animés
surtout par des sentiments patriotiques anticolonialistes, Ce mouvement
n’a
d’ailleurs revêtu un caractère véritablement royaliste que pendant la
brève
période de trois ans (1885-1888) où le souverain en fuite Hàm-Nghi
était
physiquement présent dans les montagnes.
En revanche, il n’a pas pris fin après la capture de Hàm-Nghi, quand il
n’y eut
plus de roi à restaurer, et s’est développé sous d’autres formes : la
fidélité
au roi n’est en effet que la manifestation de la volonté de préserver
ou de
réaffirmer l’indépendance nationale.
Parmi
les foyers
insurrectionnels restés allumés longtemps après la capture de Hàm-Nghi,
on
retient spécialement la région du Yên-Thế, où la résistance est née
depuis
1885. Dans cette lisière montagneuse du delta du fleuve Rouge, les
paysans se
sont révoltés contre les colons qui les ont dépouillés de leurs terres.
Des
insurgés venus du delta se sont joints à eux, et le chef du mouvement,
Hoàng
Hoa Thám (Ðề Thám), a su lui donner une impulsion vigoureuse en menant
avec
maestria une incessante guerre de guérilla. Il n’a que quelques
centaines de
combattants, mais peut compter sur une force principale composée de
paysans
qui, tout en travaillant à la production, participent aux combats en
cas de
nécessité. Grâce à la pratique judicieuse de la guérilla appuyée sur
les masses
paysannes, il va tenir jusqu’en 1909. Jusqu’à ce que l’absence d’autres
soulèvements armés dans le pays ait permis à l’administration coloniale
de
concentrer ses forces contre le Yên-Thế et de s’en emparer.
La
faiblesse fondamentale du
mouvement de résistance de la fin du XIXe siècle réside toutefois dans
sa
fragmentation, dans l’absence d’une direction centrale dans les
conditions
historiques de l’époque. La défection de la monarchie lui enlève en
effet toute
possibilité d’une action unifiée à l'échelle nationale. La lutte armée
populaire finit par être étouffée, et le régime colonial peut vraiment
s’installer à partir de 1897. Des lettrés irréductibles vont continuer
à
brandir le drapeau de l’indépendance, mais l’échec ultime de la
résistance
sanctionne l’épuisement du rôle historique de cette classe sociale.
Dans les
deux premières décennies du XXe siècle, le mouvement national entre en
crise,
ouvrant une période d’interrogation, de recomposition profonde, de
transition
prolongée. Il faudra attendre que l’intégralité forcée du Việt-Nam dans
l’économie capitaliste mondiale fasse sentir ses effets sur le terrain
social
pour que cette période de recomposition et de transition se termine.
C’est
que le système
d’exploitation économique fort destructeur installé par le régime
colonial, en
même temps qu’il aggrave la situation des masses rurales, fait
apparaître de
nouvelles forces sociales. En premier lieu, un prolétariat homogène
dans son extrême
misère, au patriotisme très proche du traditionalisme de résistance de
la
paysannerie, avec laquelle cette nouvelle classe est liée du reste par
de
fortes attaches.
La
convergence des luttes de ce prolétariat, qui “se révèle assez tôt
capable de
diriger la révolution nationale et démocratique”, et celles d’une
paysannerie
brutalement paupérisée, d’une intelligentsia et d’une petite
bourgeoisie
urbaine en déséquilibre, pose d’emblée le problème du contenu de classe
de la
libération nationale. La constitution du communisme vietnamien est donc
portée
à la fois par le développement du mouvement social ouvrier et paysan,
et par
l’approfondissement du mouvement national. Or, à la différence des
partis
bourgeois enfermés dans leur impuissance et leurs contradictions, le
mouvement
communiste a été le seul à avoir compris que l’indépendance du pays est
inséparable d’une réponse sociale et politique à la misère des masses
paysannes
et ouvrières, et à avoir su, en liant clairement la question nationale
à la question
agraire, mobiliser au service du mouvement de libération nationale les
forces
vives de la nation et en prendre la direction. C’est, selon
l’historiographie
de Hanoi, ce qui fait l’originalité et explique la réussite finale du
Parti
communiste indochinois. Sa fondation en février 1930 est soulignée
comme un
tournant décisif dans l’histoire du mouvement national vietnamien, “qui
possède
maintenant un parti dirigeant armé d’une théorie scientifique, de
principes
d’action et d’organisation bien au point, étroitement solidaire du
mouvement
révolutionnaire mondial, capable d’entraîner les masses populaires à
une lutte
multiforme, de définir pour la nation et les diverses classes sociales
un
programme et des perspectives d’avenir précis”.
L’histoire
officielle du
parti communiste vietnamien affirme que la lutte dans laquelle il s’est
engagé,
à partir de sa fondation, pour conquérir le pouvoir quinze ans plus
tard est
complexe et ardue. Il suffit d’indiquer que les publications insistent
sur le
fait que, grâce à l’identification des exigences économiques des masses
rurales
et de leur refus de la domination coloniale, la tradition de résistance
des
paysans placés sous la direction du parti s’est transformée en raz de
marée
révolutionnaire qui s’est matérialisé dès le début dans les soviets du
Nghệ-Tĩnh.
Qu’elles
s’efforcent de démontrer que l’alliance ouvriers-paysans a été
déterminante
pour le succès de la révolution vietnamienne, que l’issue de la
Révolution
d'Août 1945, crête d’une vague insurrectionnelle populaire, massive,
triomphale
et irrésistible, a dépendu non seulement de l’efficacité de la
direction et de
l’organisation locale du Việt-Minh, de l’identité de son idéologie et
des
sentiments populaires, mais aussi de l’équilibre subtil que ses cadres
ont su
maintenir entre l’autonomie villageoise et l’intégration nationale.
D’après
les historiens de la
RSV, la tradition de résistance, élément essentiel dans la formation de
la
nation vietnamienne, se perpétue dans l’histoire contemporaine : la
guerre sino-vietnamienne
de 1979, venant après la guerre française et la guerre américaine,
constitue la
dernière étape dans la continuité historique des luttes contre
l’agresseur
étranger. A Hanoi, l’historiographie se trouve donc dans l’obligation
de
continuer à mettre l’accent sur les acquis de cette tradition, tout
comme sur
les qualités militaires intrinsèques de la classe paysanne, force
principale de
la révolution avec la classe ouvrière.
Ainsi se réaffirme la tendance quelque peu paradoxale du communisme
vietnamien,
inspiré par une idéologie marxiste des plus rigoureuses, théoriquement
internationaliste et centrée sur la notion de classe, à enraciner son
combat et
ses attitudes dans le concept de nation, à s’identifier aux traditions
nationales interprétées dans le sens le plus étroit, avec une véritable
obsession de l’identité.
NGUYỄN THẾ
ANH
“L'édification allant de pair avec la
sauvegarde du pays, c’est là le
principe
de préservation et de développement de notre nation” (Sử học Vi ệt-Nam
trên
đường phát triển Hanoi, NXB Khoa-Học Xã-Hội, 1981, p. 139).
Les premiers
résultats sont d'abord présentés dans la revue Nghiên Cứu
Lịch Sử (Etudes historiques), avatar depuis 1959 de la
revue Văn Sử Ðịa (Littérature,
Histoire, Géographie) : cf. Tổng mục lục
và sách dẫn Tập san VĂN SỬ ÐỊA và Tạp Chí NGHIÊN CỨU LỊCH SỬ, 1954-1973
(Tables générales et index), 1975. 419 p., pour un tableau
récapitulatif des
articles publiés. La parution de l'ouvrage général Lịch sử
Việt-Nam (Histoire du Viêt-Nam. Hanoi, NXB Khoa-Học Xã-Hội,
t. I, 1971 ; t. Ì, 1985) est saluée comme l’aboutissement de ces
recherches.
Voir en outre Sử học Việt-Nam trên đường
phát triển (La science historique vietnamienne sur la vole du
développement), Hanoi, NXB Khoa-Học Xã-Hội, 1981, 282 p.), et Nghiên Cứu Lịch Sử, n° 208 (1983), pp.
1-5, pour le bilan des travaux publiés et l’orientation future des
recherches.
Un résumé
commode des différentes conclusions est fourni par Nguyên Xuân Linh,
“Panorama
des mouvements paysans vietnamiens”, in Histoire
de l’Asie du Sud-Est. Révoltes, réformes, révolutions. Presses
Universitaires de Lille, 1981, pp. 83-110.
|